Le dialogue
Le dialogue
Là où il y a dialogue, il y a médiation, monde proprement humain.
Typologie des sortes de dialogue : dégager un trait de caractère qui nous permettra de comprendre l’essence du dialogue. Ethique du dialogue, entre le dialogue et la vérité.
- Typologie du dialogue
Plusieurs exemples classiques de dialogue : Lucien de Samosate qui écrit les dialogues des morts qui met en relation des personnes qui n’ont pas été contemporaines. Dialogue entre Philippe de Macédoine et Alexandre, relation filiale. Philippe reproche à son fils de s’être fait passer pour un Dieu. Alexandre fait mine de regretter et finit par comparer au maître de l’Olympe, son père lui fait comprendre qu’il n’a rien compris, même mort il se prend pour un dieu.
Fénelon : Alexandre et Diogène, teneur comparable, ce dernier lui fait comprendre qu’il n’est pas un dieu, d’ailleurs il est mort, mais ses tentatives n’existent pas. Echange de paroles entre ces personnages.
Autre genre de dialogue : argument du pari, dialogue avec un libertin et lui expose à quel point il y a beaucoup plus à perdre qu’à gagner en pariant sur l’inexistence de Dieu. Il s’adresse au libertin pour lui demander ce qu’il pense de cet argument : le libertin lui rétorque qu’il ne croit pas, ça ne fait aucun effet sur moi qui ne crois pas. Echec de l’argument du pari qui est en fait son succès. Pascal dit au libertin qu’on ne croit pas en vertu de raison. Si l’argument te paraît imparable, la foi vient d’autre chose, de l’humilité, agenouille-toi… L’argument est pris à défaut et le défaut de l’argument fait son succès. S’il y a une résistance à croire, elle vient ailleurs, la fois relève d’un autre domaine que la clarté de l’intelligence. Dialogue typique.
Lien entre des personnes qui ont des intérêts communs, qui a pour objet l’instauration d’un contrat, qui passe par une forme de négociation, d’échange. L’objet n’est pas de reconnaître une vérité, mais d’instituer quelque chose en commun. Concessions réciproques pour opérer ce qui relève d’un contrat.
Le dialogue philosophique au sens propre, l’échange a pour but de découvrir une vérité, ceux qui dialoguent cherchent à passer de l’ignorance à la connaissance, sans qu’il y ait l’ascendant de quelqu’un qui connaît et transmettrait son savoir, recherche en commun de la vérité, logique de reconnaissance de ce qui précède.
Ces figures du dialogue n’ont pas le même statut, qu’est-ce qui fait la différence, l’identité, le point commun ? Parmi ces quatre exemples, il y a un intrus, le premier : ce n’est pas un dialogue car, à la fin, rien ne s’est passé : Alexandre campe sur sa position, il n’a rien opéré. En dépit de leurs différences réelles, quelque chose s’est opéré. Le libertin a pris conscience de son rapport à la croyance.
Dialogue des carmélites, Bernanos : Blanche se heurte à la mère supérieure qui renvoie blanche à elle-même, abolit ses illusions. Il y a une inégalité, mais par l’échange de parole, quelque chose est opéré : elle prend conscience de son propre itinéraire. Lorsqu’on recherche la vérité, quelque chose est vérité, on peut prendre conscience de son ignorance, quelque chose s’accomplit, un échange de paroles opératoires, accomplit quelque chose dans le dialogue, quelque chose s’y joue. Alexandre ne joue pas le jeu du dialogue, il se contente de répondre, avec insolence, dans le but de couper court, deux types d’énonciation qui ne se rencontrent pas. Logique d’admonestation qui ne rencontre rien en face, auto-justification d’Alexandre, aucune rencontre, rien ne s’opère. Pour qu’il y ait dialogue, il n’est pas nécessaire que ceux qui dialoguent soient égaux. La dissymétrie est autorisée dans le dialogue : Pascal face au libertin, Socrate face à Hippias… Ceux qui dialoguent doivent être d’accord sur les règles du dialogue. Ce qui est requis n’est pas l’égalité de connaissance de ceux qui dialoguent, ils doivent se rencontrer sur des règles logiques qui sont les mêmes, pas de secret qui rend possible la manipulation.
Dialogue éristique : comme combat qui cherche à vaincre l’autre. Combat de persuasion, pas de transparence quant aux règles. Il y a un vrai dialogue quand il y a transparence des règles, rencontre, il faut jouer le jeu, rencontre opératoire : connaissance de la vérité, de soi, d’une instauration publique.
Critères qui distinguent un vrai dialogue d’une simple rencontre.
- Analyse de l’essence du dialogue : qu’est-ce qui lui est vraiment essentiel
Préséance signifiante
Réciprocité paradoxale
Relation féconde
Trois éléments constitutifs du dialogue. Préséance, ceux qui entrent dans le dialoguent conscience d’être précédés par la question. Jean-Louis Chrétien : l’arche de la parole -> toute prise de parole est toujours déjà une réponse, lorsque je prends la parole, je réponds. Plusieurs manières de répondre, à un stimulus, par la parole -à un appel, à un désir, à une question, une objection… Ce n’est pas la même chose. La prise de parole ne naît pas de rien et rejaillit sur la manière d’écouter : il est souhaitable d’écouter ce à quoi il répond, qu’est-ce qui sollicite sa prise de parole. Je peux mieux comprendre mon désir de prendre la parole si je comprends ce à quoi je veux répondre.
La question nous précède ; mais la langue elle-même nous précède. On ne peut parler sans mettre en oeuvre une langue que je n’ai pas produite moi-même. Langue comme élément, nous sommes dedans, c’est par elle et en elle qu’il y a du sens. Préséance des morts, de ceux qui ont parlé, de tels ou tels textes déjà écrits sur la question.
Critique de l’écrit dans le Phèdre de Platon : Socrate souligne que le texte écrit ne répond aux questions qu’on lui pose, « la lettre est morte ». Le Phèdre se déploie à partir d’un texte, discours de Lysias caché sous son manteau. Le discours est occasionné par un écrit, inséré dans la vie d’un dialogue, ce n’est pas neutre qu’il soit le support de dialogue. Nous ne sommes jamais les premiers à penser.
Accepter d’entrer dans le dialogue, accepter d’être précédé. Si j’accepte de mettre ma pensée, de la soumettre au risque de la pensée de l’autre, j’ai compris que je ne peux penser que par la médiation de l’autre, qui a laissé des traces de sa pensée. Le dialogue actualise cette préséance signifiante.
Réciprocité : la réciprocité que refuse Alexandre, chacun accepte d’opérer pour l’autre ce que l’on opère pour soi. J’accepte d’être contredit, de faire état de ses hésitations, je fais ce que l’autre fait. Le dialogue suppose réciprocité et responsabilité, véritablement en acte. La réciprocité : cas où elle ne doit pas exister, cas où elle n’existe pas en fait ; complexité de la réciprocité. C’est le cas de l’exigence morale : si je dois respecter autrui, cela est une exigence inconditionnée, je ne le respecte pas à la condition qu’il me respecte, je el respecte parce qu’il est respectable. En quoi la morale touche l’absolu. Si je donne ma parole, ce n’est pas à la condition que l’autre soit fidèle à la sienne. C’est une exigence morale, je suis le principe de la relation, mais je n’en suis pas le terme. Mon respect n’est pas commandé par le fait d’être objet de respect. Il y a des cas où la réciprocité n’existe pas : la relation filiale, je suis le terme de la relation sans en être le principe, nous avons à vivre ces relations. Je suis principe sans être terme, relation morale ; Je suis terme sans être principe, je suis en dette
Relation morale / Relation filiale, deux cas où l’absence de réciprocité.
Dans le dialogue, il peut y avoir non réciprocité : la responsabilité (être principe sans être terme, je suis principe avec le risque de perte, je dialogue en étant libre à l’égard du retour). Dans le dialogue, je propose quelque chose. Je peux dialoguer parce que je suis libre à l’égard du retour. Donnant / Donnant, je ne suis pas disponible à la dynamique du dialogue. Il faut assumer être principe sans être terme. Je suis en dette, j’entre dans le dialogue parce que j’espère en retirer plus que ce que je peux donner, ce qui n’exclut pas la responsabilité.
- La relation féconde
Si quelque chose s’opère, c’est parce qu’il y a une synergie, plus que l’addition de ceux qui dialoguent, ce n’est pas une juxtaposition d’individualités, chacun est inspiré par les autres, on a affaire à quelque chose qui relève du tout. Le tout relève plus que la somme : dans la somme, il n’y a que des éléments ; le tout transcende la somme, il repose sur l’ordre, la relation. Le tout transcende ce que chaque élément séparément est à même de donner, il opère plus que ce que chaque élément peut donner tout seul.
Le dialogue n’est pas une lutte, le dialogue éristique est une caricature du dialogue, une perversion. Je suis dépassé, transcendé en amont comme en aval, il suppose une mangue et un désir. La réciprocité est complexe : l’essentiel du dialogue, l’échange d’après des règles communes qui opère un dépassement, chacun est révélé à lui-même au-delà de ses attentes. Une vraie attente : Erwarten / warten ; s’attendre à et attendre. La véritable attente n’est pas la même chose que s’attendre à. Il n’y aurait aucune nouveauté, j’aurais déjà en tête ce qui doit arriver. Si je suis en attente, je suis disponible à ce qui peut surgir : « l’attente, c’est le présent de l’avenir » écrit Augustin, je suis en situation de disponibilité face au surgissement, condition du dialogue qui permet l’opération qui transcende chacun. Idée paradoxale du tiers : il n’y a pas de dialogue sans médiation d’un tiers, ce qui mobilise ensemble.
Le dialogue n’est-il pas le paradigme de la relation éthique : là où il y a dialogue, il y a médiation, relations de dette et de don… Il y a en lui quelque chose qui dépasse le discours. Pas un cas particulier, ni une forme littéraire parmi d’autres, mais l’emblème de toute éthique, le critère de toute éthique, il comprend en lui tout ce qui est un agir bon et humain. Il faudrait élargir le dialogue au-delà du langagier. Dialogue verbal, silencieux, avec la nature, réciprocité complexe qui occasionne une réflexion féconde. Dimension éthique du dialogue, question de la vérité.
Pascal et le libertin, entre carmélites… Pas le même rapport à la vérité : pour opérer un contrat, la relation à la vérité n’est pas explicite. Si le dialogue est emblématique de l’éthique, s’ils n’ont pas de rapport à la vérité, qu’en est-il de leur rapport ?
Dialogue / vérité : celle à l’œuvre dans les dialogues platoniciens. Contre les sophistes qui montrent que la parole n’a pas de fonction de vérité, mais de pouvoir, opératoire, de séduction…
Argument majeur : dire faux, c’est dire ce qui n’est pas. Mais ce qui n’est pas, n’est pas et ne saurait être dit. Je dis forcément quelque chose quand je dis ; or, dire quelque chose, c’est dire quelque chose qui est. Donc on ne peut pas dire faux. Ou tous les énoncés sont vrais ou il n’y a pas de vérité.
Platon veut sauver la vérité, réhabiliter la fonction de vérité de la parole : c’est vrai de dire que quand je dis faux, je dis ce qui n’est pas. Théétète, ceux qui dialoguent vont montrer qu’il est possible de se tromper. Si je dis que Théétète vole, je dis quelque chose de faux, je dis quelque chose de faux à propos de ce qui est : Théétète existe, l’acte de voler existe. L’erreur ne consiste pas à dire le néant, mais attribuer de façon inadéquate un mauvais attribut, je dis ce qui n’est pas. Le non-être est ici relatif, l’erreur consiste à attribuer une qualité qu’il n’a pas ; la vérité consiste à faire des attributions correctes, on finit par identifier un énoncé dont le prédicat correspond au sujet. L’échange dialogique est soumis à la vérité, dans les conditions de ce qui peut être dit. On retrouve la dynamique du dialogue, nous sommes précédés par une réalité qui a un ordre intelligible et la relation permet de l’expliciter : la connaissance est reconnaissance, au sens d’aveu, d’explicitation de ce qui nous précède, besoin de contradiction, besoin des objections pour discerner les prédicats qui conviennent des prédicats qui ne conviennent pas.
Point de vue : le mot doit être pris au sens littéral, plusieurs manières de le considérer. C’est le point d’où l’on voit, espace occupé par un sujet concret à partir duquel il voit le monde. Autant de points de vue que d’espace possible, multiplicité des points de vue, points de vue différents qui ne diffractent pas ce qui existe, c’est une visée d’un lieu commun. Il y a des points de vue qui sont contraires, différentes manières d’apparaître de l’être, différentes modalités. La rélaité se distingue de l’illusion parce qu’il y a plusieurs points de vue contraires qui s’accordent. On démasque une illusion en confrontant les points de vue, c’est une des fonctions majeures du dialogue que d’attester la réalité en confrontant les points de vue, ce que nous saisissons de ce qui nous apparaît à partir d’où nous sommes. Réalité complexe qui se donne à voir sous de multiples points de vue, nos points de vue n’ont pas à être uniformisé.
Manière dont la chose nous apparaît / ce qu’elle est en elle-même, connaître l’être en soi des choses. Une loi de construction d’une figure géométrique, définition de ce que cela est, plus de place pour des points de vue contraires. Dans le dialogue, il s’agit de comprendre pourquoi nos avis divergent alors que nous sommes face à une réalité qui l’exclut par principe.
Pourquoi tenir pour vrai cet énoncé en parlant de ce qui est. Le dialogue prend soit acte des différents points de vue pour prendre acte de la diversité des apparences ; soit il explicite la raison pour laquelle il y a des points de vue contraires qui ne devraient pas être possibles. Le dialogue n’a cependant pas toujours affaire à la vérité pour une première raison : même quand il cherche une vérité, il peut ne pas la trouver, aporétique, on ne sait pas si la vertu s’enseigne à la fin du Ménon. Situations de dialogue où l’on ne cherche pas la vérité : mode contractuel de fonctionnement, on cherche la convention utile et non la vérité.
Elle n’est jamais absente du dialogue (la vérité), on la retrouve ailleurs. Il faut des règles qui soient les mêmes pour tous. Il faut la réciprocité et la non réciprocité, la responsabilité et la dette. Il faut que chacun soit dans une dynamique d’attente, il faut une reconnaissance de la vérité, pas de dialogue sans la vérité de l’humain. Pensée honnête qui prend le risque de s’exposer à l’autre. Le dialogue est un dialogue s’il repose sur la vérité de ce qui est, médiation de la langue, raison qui nous est commune. Pas de dialogue sans le retour du tiers. Le dialogue, même s’il ne vise pas la vérité, a toujours la vérité du tiers.
Dialogue et dialectique :
Dialectique, division par la parole, tout entière tendue, orientée vers l’objet du propos, elle vise à discerner, distinguer, découpe de la viande, suivre les articulations dans le Phèdre de Platon. La dialectique doit bien épouser l’ordre des choses pour ne pas couper de manière violente, discerner l’essentiel de l’accidentel. La parole a pour objet de discerner l’ordre intelligible. La dialectique est l’œuvre du dialogue tournée vers l’être.
Acception péjorative : art d’enchaîner les raisonnements dans des arguties.
Dialogue / force : Echec de Socrate face à son jury. Violence qui s’auto-justifie a toujours en apparence le dessus sur la dialogue, convaincre quelqu’un de dialoguer s’il est armé jusqu’aux dents. Devoir de croire que c’est possible de réveiller la raison dans l’autre.
Nicolas de Cues : La docte ignorance / La paix de la foi
Dialogue entre un musulman, un juif, un grec, un païen… L’objet du propos est de montrer que tous ont en commun l’idée de sagesse, idée de la vérité. En remontant, on peut espérer dialoguer. En amont des énoncés, il y a une rationalité commune : éthique de la discussion chez Habermas, préséance signifiante.
Stérilité du dialogue : faire prévaloir un point de vue plutôt que chercher la vérité. Situations de dialogue qui ne sont pas d’authentiques dialogues, confrontation de points de vue, éristique, stérile. Renvoyer l’autre à sa responsabilité.
Discussion psychanalytique : non, l’objet permet de faire affleurer la vie psychique consciente, donner des grilles d’interprétation de ce qui se joue dans l’inconscient, le psychanalyste est catalyseur d’un dialogue de l’âme avec elle-même, renvoyer le patient à lui-même, du dialogique du côté du patient, mais pas entre l’analyste et le p
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