Rousseau, Second discours, 1
L'homme s'est transformé en s'engageant dans la vie sociale. Comme la statue de Glaucus, qui représentait un dieu, mais qui avec l'action du temps, donnait l'impression de représenter une bête sauvage. C'est l'image qu'il donne de l'homme transformé par la société.
Le second discours brosse un tableau sombre de la civilisation historique dans laquelle nous sommes engagés. Le raffinement permet un certain nombre d'avantages et, avec eux, le développement nos facultés. notre raison est plus développée. Mais il ne cesse d'insister sur le fait que cette civilisation porte en son sein une profonde corruption morale. Elle plonge les hommes dans le malheur, elle les rend redoutables les uns pour les autres. Pourquoi la société est-elle le lieu de la corruption morale ? Nous avons des désirs artificiels, insatiables, nous sommes dans un rapport de concurrence ; cette organisation politique place les hommes à la merci des plus puissants pour lesquels tous les bénéfices sont faits. La société a développé une passion négative, l'amour-propre. Le terme signifie correspond à la volonté d'être jugé supérieur par rapport aux autres, volonté d'occuper une première place imaginaire dans la conscience des hommes. C'est une passion qui naît avec le développement de la raison et de la réflexion, elles nous amènent à comparer des idées. Nous nous comparons les uns aux autres afin de savoir lequel a le plus de qualités. Cela induit des rapports de rivalité.
La société moderne est profondément inégalitaire : y prolifèrent des inégalités matérielles (critique de la propriété), il faut avoir plus de bien et plus de richesse que les autres ; inégalités morales et politiques, distribution du prestige accorde à certains une situation de domination qui fait que les autres sont privés à tout ce dont ils peuvent avoir droit. La société cache en fait un système de compétition âpre, virulent, insidieux, dans lequel la satisfaction de l'intérêt personnel amène tout le monde à nuire à tous les autres.
2 thèses qui ne sont pas rousseauistes :
La culture serait un facteur, par lui-même, de corruption qui, par nature, seraient bons. Gros contresens.
Le mal étant la société, le remède devrait être trouvé dans le retour à la nature.
Rousseau, dans Le contrat social, place l'accomplissement de l'homme dans la construction d'une communauté politique où l'individu est subordonné à l'intérêt général, dans lequel l'individu va au bout de sa nature, loi posée par tous. Contradiction entre ces deux textes : dans le Second discours, on dépeint le lien social comme le lieu de la perte de l'individu, son aliénation (ne pas réaliser sa nature) ; dans le contrat social, il dirait que c'est l'insertion dans un lien social qui réalise sa destination.
En réalité, il n'y a aucune contradiction entre l'apologie et la critique de la société dans ces deux livres. dans les deux cas, Rousseau ne parle pas de la même société. Il n'y a qu'une thèse, parfaitement cohérente : la société n'est pas une réalité univoque, il y a des sociétés différentes, organisées par des systèmes différents. Soit les hommes accomplissent leur nature, soit ils se perdent. tout se joue dans l'existence social et, suivant la forme qu'elle prend, on peut soit s'y réaliser, soit s'y perdre.
Dans le second discours : société de fait, celle à laquelle l'histoire est parvenue. Le principe de cette société de fait, ce n'est pas la loi qui est dominante, mais les passions, les intérêts, le désirs égoïstes, lesquels nous conduisent à notre perdition. Ce qui ferait une société d'une vraie société, où l'on coopérerait vraiment, il faudrait que la loi fût la même par tous et élaborée/conçue par tous. Rousseau n'affirme jamais que la société en tant que telle corrompt les hommes, elle n'entraîne pas la déchéance morale, ce n'est pas une réalité mauvaise par principe. Elle est tout à fait bonne et nécessaire, elle fait de l'homme autre chose qu'un animal. en revanche, il y a une certaine société qui corrompt les hommes.
Pour juger que tous les maux et abus dérivent de la nature des rapports sociaux, Rousseau doit montrer que la société corrompue n'est pas la conséquence inéluctable de la nature humaine. Si la nature était mauvaise, l'homme ne serait que susceptible de mauvaises sociétés. Elle est le terme d'un long parcours, d'une longue évolution. l'histoire qui mène à la société est contingente, elle aurait pu prendre une tout autre direction, elle n'était pas contenue en germes, rien ne nous prédestinait à des relations féroces avec nos semblables. Il met en relief, d'une part, ce qui appartient à notre nature ; de l'autre, ce qui a été ajouté par la vie sociale. Il est impossible de se prononcer sur la valeur de la conduite de l'homme social, impossible de comprendre ce qu'une société serait si elle était guidée par la raison si l'on ne cherchait pas à reconstituer la condition originelle de l'homme, celle qui était la sienne avant qu'il n'entre dans cette histoire qui l'a éloigné de lui-même.
Quel problème se pose dans le second discours ? Texte écrit à l'occasion d'un concours : "Quelle est l'origine de l'inégalité parmi les hommes et est-elle autorisée par la loi naturelle ?" ; comment expliquer les disparités sociales et politiques qu'on observe dans la société, celui entre les riches et les pauvres, les gouvernants et les gouvernés ?
Loi naturelle / Loi positive : Règles distinguant le juste et l'injuste qui seraient universelles, s'imposant à tous les hommes parce que ce serait les règles qui définiraient la justice / Règles en vigueur dans une communauté déterminée à un moment de son histoire, elles sont posées par les hommes au sein de conventions. la loi naturelle permet de juger le droit positif. Se demander si l'inégalité est autorisée par la loi naturelle, est-ce que c'est juste ? Rousseau, distinguant les inégalités naturelles et sociales, ne répond pas à la question qui est posée. On ne peut pas répondre à cette question sans résoudre d'autres questions plus fondamentales, des problèmes. Il procède à une reconstruction rationnelle de l'histoire et une définition de notre humanité. Si nous comprenons ce que nous sommes par essence, nous pourrons savoir si la société nous a dépravé ou perfectionné. Rousseau emploie les mêmes concepts que les juristes : l'école du droit naturel. Pour savoir quelle est la nature humaine, il faut qu'il se transporte hors de la société, antérieur au développement de la société pour comprendre le fondement de la vie sociale.
Etat de nature : concept qui précède Rousseau, il transforme la manière de poser le problème. L'état de nature définit la condition dans laquelle vivraient les hommes en l'absence de toute société politiquement organisée, ce qui n'a jamais été vu nulle part. On peut donner 3 fonctions à l'état de nature :
- étiologie à l'état civil : avant Rousseau, tous les penseurs de l'état de nature est profondément déficient, un état qui n'est pas viable, ni tenable, il appelle son propre dépassement dans la vie sociale. Chez Hobbes, l'état de nature est un état de guerre de tous contre tous, chacun est seul juge, seul maître de ce qu'il fait, de la manière dont il protège sa personne et ses biens. Il est toujours plus sûr de prendre les devants, les hommes ne cessent de s'y entre-déchirer, les hommes décident d'en sortir en se donnant un état, qui assure la protection de tout le monde. la vie politiquement organisée est l'ultime recours qui permet de se sauver la loi naturelle, les droits élémentaires. L'état de nature serait inférieur à l'état social
- paradigme pour l'état civil : quels sont les droits que la vie sociale est censée garantir et conserver. Avant l'état de nature, les individus ont des droits qui vont déterminer le contenu des règles que les hommes vont se donner. Le pacte ne sert pas tant à créer des droits nouveaux qu'à garantir des droits qui étaient bafoués, la société serait appelée par l'état de nature.
- légitimation de l'état civil : l'état de nature est la cause de la société, elle est la fin, la destination à laquelle tend l'état de nature. l'état de nature sert à légitimer une certaine conception de la société, elle a une fonction apologétique. Tout le contenu des droits de l'état de nature, cela ne sert qu'à montrer à quel point la société est porteuse de bienfaits, avantages considérables qu'elle nous apporte.
Rousseau propose à son tour une description de l'état de nature, mais va complètement subvertir cette logique. Contrairement à tous ses prédécesseurs. L'état de nature n'a rien en lui-même qui exige qu'on l'abandonne, qu'on s'en débarrasse au profit d'une société organisée. Il reproche à Hobbes d'avoir commis une erreur de méthode. Quelle est son erreur ? Il a cru penser l'homme à l'état de nature, mais s'est livré à une projection rétrospective, il a regardé les hommes de la société dans laquelle ils se trouvent, des hommes déjà modelés par des siècles d'histoire et de civilisation. Ces philosophes ont pris une propriété particulièrement marquante de la nature actuelle de l'homme (propriété, raisonner sur le juste) et arbitrairement, ils ont jugé qu'il appartenait universellement à sa nature. la représentation qu'ils se font de l'état de nature est faussée. Ils veulent tellement conclure que la société dans laquelle ils vivent est nécessaire, pleine de bienfaits qu'ils construisent un modèle repoussoir, l'état de nature, pour montrer qu'il était nécessaire de le quitter et de fonder la société qui a été la sienne. Si l'état de nature de Hobbes : les hommes veulent s'écraser les uns les autres, ils sont mus par des passions acquises, contractées par la vie sociale, par un certain type de vie sociale, ce qui est le propre de l'état de nature, c'est qu'il va être un état, quelque chose de stable. Chez Hobbes, l'homme est mauvais parce que sa nature est mauvaise ; tautologie. on explique la chose par ce qu'il y a à expliquer.
L'état de nature aurait pu se prolonger indéfiniment, il ne comportait aucune carence, aucun manque qui aurait justifié qu'on en sortît. Le passage à l'état social que nous connaissons ne dérive d'aucune causalité rationnelle, aucune causalité qui en légitime l'existence, il ne vient ni d'une exigence inscrite dans la nature, ni d'une finalité réfléchie. C'est l'effet d'un jeu de circonstances, accidents fortuits. ce que Rousseau veut dire : continuité logique entre les deux états, mais la société actuelle arrive après une série de sauts et de ruptures. Il n'y a pas deux situations, mais il y en a quatre :
- Etat de pure nature où les hommes vivent dispersés, vrai état de nature, degré zéro de l'existence sociale
- La genèse du monde, à la suite d'une série d'accidents naturels, catastrophes qui entraînent des pénuries, petites communautés qui s'organisent, aucune institution politique, aucun droit
- Consécutivement à l'invention de l'agriculture et de la métallurgie. Avec l'industrie va naître la propriété, la division sociale du travail. C'est là que la guerre de tous contre tous décrite par Hobbes est possible.
- Pacte, contrat par lesquels les individus vont mettre un terme aux querelles. Il est obtenu de manière biaisée par les propriétaires qui en ont assez qu'on empiète sur leur propriété.
La société dans laquelle nous sommes n'est pas la seule possible. L'état de nature chez Rousseau n'est pas le commencement de l'humanité, ce n'est pas la préhistoire. il ne correspond à aucun moment historique réel de l'humanité, il ne décrit pas un passé qui aurait eu lieu. Les hommes ont toujours vécu en société. L'état de nature est une origine, une reconstruction intellectuelle, une hypothèse théorique qui sert à donner du sens à l'histoire réelle. Hypothèse qui répond à la question du fondement, à la légitimité. Il faut montrer qu'originellement rien ne nous prédisposait à cette société-là, notre société n'a pas la légitimité qu'elle se prête, si dans cette société on observe une inégalité entre les individus, cela ne veut pas dire que l'inégalité est justifiée ou justifiable. La distinction que Rousseau fait entre les deux types d'inégalités. Il distingue l'inégalité physique (certains sont plus forts que d'autres, la diversité de l'humanité, la nature a réparti les talents de manière différenciée) de l'inégalité politique (dissymétrie des positions occupées dans l'espace social, dans toutes sociétés organisées, les individus n'ont pas la même considération publique, ils n'ont pas le même rang dans la société). Les privilèges sont la marque de ces inégalités sociales : la loi n'est pas la même pour tous, mais suivant son ordre social, on est soumis à des devoirs différents. Rousseau n'est pas convaincu qu'il y ait des inégalités naturelles (égalitarisme, volonté d'homogénéiser l'humanité, éteindre les talents personnels).
L'état de nature est une hypothèse de travail : un gouffre sépare l'apparence, la figure qu'ont les hommes dans la civilisation actuelle, ceux que l'histoire a produit, de leur forme primitive. La vie sociale nous a imprimé des transformations si profondes que la nature humaine est devenue méconnaissable.
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