Méthodologie (3) : La dissertation
La dissertation n’est ni un essai (accent mis sur la subjectivité), ni un exposé (purement objectif), mais l’exercice d’une subjectivité libre. La pensée philosophique est singulière, l’originalité doit être sa qualité première.
Il est nécessaire de définir la fonction, l’objectif de la dissertation avant que de s’intéresser à sa méthode :
- Définition : la dissertation consiste dans la mise en évidence, l’articulation, la présentation et la résolution détaillées de problèmes impliqués par un énoncé.
- Sa fonction : mise en pratique des qualités philosophiques élémentaires (définir des notions, analyser la structure d’un énoncé, développer la présentation des problèmes, se servir de sa culture philosophique et extra-philosophique pour traiter du problème posé, formuler une réponse argumentée)
Première étape : la lecture du sujet
Une lecture superficielle ou tronquée d’un sujet de dissertation saborde d’emblée sa réussite. C’est dans une mauvaise lecture du sujet que prennent leur source la plupart des hors-sujets. Il est toujours judicieux de s’attarder sur la forme syntaxique d’une question : dans des sujets tels que « A et B » ou « A ou B », on s’aperçoit que la liaison entre A et B est étroitement conditionnée par la conjonction. Toute analyse doit commencer par l’étude de la forme avant que de s’intéresser au contenu d’un énoncé.
Un énoncé trouve son sens, non pas dans les notions qu’il contient (et qu’il pourrait avoir en partage avec d’autres énoncés), mais dans l’orientation problématique que lui donne sa forme syntaxique. Un sujet tel que « égalité et liberté » ne se borne pas à étudier les notions d’égalité et de liberté, mais nous invite à raisonner sur le rapport entre ces deux notions. Comment ces deux termes peuvent-ils s’articuler ? Le problème est moins dans l’élucidation isolée de chacune de ces notions que dans l’élucidation de la coordination de ces deux notions. Leur lien est-il d’opposition, de fondation, d’incompatibilité, de présupposition, de causalité, d’identité … ?
Il importe toujours de prêter attention à la forme de l’énoncé. La lecture littérale est d’autant plus capitale que les correcteurs attendent moins la résolution du problème posé que sa rigoureuse détermination.
Pour faciliter la lecture d’un énoncé de dissertations, nous recenserons ici les formes les plus communes de questions philosophiques :
- « Qu’est-ce que … ? », invite le candidat à adopter comme axe problématique la recherche d’une définition exhaustive, non contradictoire et synthétique d’une notion. On s’interroge sur ce qu’une chose est en elle-même, ce qu’est son essence, son être en soi.
- « A et B », on s’interroge ici sur les rapports qui existent entre les deux notions. Pour traiter un sujet de ce genre, il faut mobiliser les différentes acceptions des notions en question ainsi que les différents contextes dans lesquels elles font sens.
- « Peut-on … ? », cette question doit s’entendre en deux sens : celui de la possibilité effective (est-on capable de, a-t-on la possibilité de … ?) et celui de l’autorisation normative (doit-on … ?)
- « A, est-ce B ? », formulation qui nous invite à faire l’examen critique d’une notion à travers la possible réduction de celle-ci à une autre qui lui serait apparentée. D’une manière générale, on attend dans ce genre de sujet que le terme A soit cerné de près, défini avec rigueur, notamment dans le dessein de savoir s’il peut être réduit à B.
- « Faut-il … ? », cette question appelle toujours deux sens qu’il faut cerner avec rigueur : la capacité raisonnée (a-t-on raison de … ?) et le point de vue du devoir (est-ce nécessaire ?)
- « A suffit-il à expliquer B », un sujet utilisant cette expression a pour dessein de mettre le doute, A n’est pas la condition suffisante de B, il faut alors chercher le contraire de A pour voir quelles sont les perspectives ouvertes par le sujet.
- « Y a-t-il … ? », cette formulation est à comprendre comme « Existe-t-il ? », le sujet nous questionne sur la réalité de A. Est-ce qu’il existe bien, est-ce que l’on peut en donner un exemple concret ?
Deuxième étape : La définition des notions
En ce qui concerne le travail de définition, il faut toujours se rendre compte qu’un mot, avant d’être un concept appartenant au champ philosophique, possède un champ sémantique qui lui est propre, celui du langage courant. Ce premier niveau de langage en dit long sur la notion concernée : l’égalité peut aussi bien avoir un sens arithmétique (A = B) que distributif, au sein d’une répartition que l’on nommera « égale », voire même symbolique, être l’égal de quelqu’un.
Il est important d’évaluer avec exactitude le champ d’extension de la question que l’on nous pose. Si un terme, comme celui de « subjectivité », intervient dans un énoncé, il faut savoir si le terme comporte des dénotations épistémologique, esthétique et/ou morale. De même, le terme de « loi » peut être juridique, moral ou les deux.
L’analyse des notions ne peut donc faire l’économie de leurs sens usuels. Toutefois, ce premier niveau de sens est insuffisant à lui seul, il doit être suivi d’une compréhension philosophique, c’est-à-dire conceptuelle des termes. Ce second niveau de l’analyse a pour objectif de décortiquer les définitions usuelles pour en sonder les implications et mesurer leur compatibilité.
Troisième étape : La problématique
Qu’est-ce qu’une problématique ? elle consiste dans l’articulation hiérarchisée des problèmes suscités par un énoncé. Un problème, c’est ce qui fait obstacle, ce qui résiste à l’intelligibilité immédiate de l’énoncé. Dans l’énoncé « égalité et liberté », le premier problème à sauter aux yeux consiste dans l’inévidence d’une définition unitaire de deux notions a priori polysémiques, auquel il faut ajouter le problème d’établir un rapport unitaire entre des notions apparemment disparates. L’existence de ces problèmes, lesquels font obstacle à la résolution immédiate du sujet, est ce qui va justifier le recours à l’analyse philosophique. Repérer les problèmes suscités par un énoncé, c’est justifier le recours à l’analyse philosophique et réduire du même coup la marge d’arbitraire.
Ainsi, la problématique est le passage d’une question à un problème. En effet, si le sujet se présentera très souvent sous une forme interrogative, cela ne suffit pas à en déterminer le problème. Un problème, c’est ce qu’il faut résoudre à l’intérieur d’une question. La question pose le problème d’une manière plus ou moins explicite, le but de la dissertation étant de mettre en surbrillance ledit problème.
Pour que la problématique conditionne le développement, il faudra que la problématique hiérarchise ses problèmes, les articule entre eux. Il y a plusieurs hiérarchies possibles :
- Ordre des raisons, à savoir un ordre qui obéira à des considération strictement intellectuelles, tel problème conduit nécessairement à se poser tel autre problème resté en suspens et ainsi de suite.
- Ordre rhétorique, hiérarchie des problèmes qui satisfasse à la clarté de l’exposition
- Ordre pédagogique, qui consiste à progresser du problème le plus évident au plus inapparent, le moins perceptible
En tant que mise en tension de deux ou plusieurs termes, la problématique présente un paradoxe qui, s’il n’est pas évident, apparaît quand on analyse l’énoncé du sujet de dissertation. Cependant, il faut remarquer qu’il y a un bon et un mauvais usage des paradoxes : ils ont la vertu de délivrer de la banalité, péché mortel de la copie de philosophie ; mais, pour être instructif, un paradoxe doit s’imposer par sa nécessité propre, non devenir un faux dilemme créé par le candidat pour donner un sens que le sujet n’a pas.
Quatrième étape : L’organisation du plan
Le plan ne diffère pas essentiellement de la problématique : le plan de la dissertation est contenu en germe dans la problématique, il en est le développement détaillé. Tout plan comporte trois parties et cela n’est jamais négociable (deux parties, ce n’est pas assez ; quatre parties, c’est trop).
Le plan se constitue à partir des problèmes soulevés : chaque partie doit se présenter sous la forme d’une question et les sous-parties représentent autant d’étapes nécessaires à la résolution de la question qui guide la partie. Ainsi, si la problématique articule les problèmes d’un énoncé, les hiérarchise, chacune des trois parties de la dissertation pose une question contenue dans la problématique. En outre, puisque le plan de la dissertation est progressif, il faut que chaque question appelle la suivante (que la question de la première partie, une fois résolue, appelle la question qui dirigera la deuxième partie, etc.)
La question de l’annonce du plan, à la fin de l’introduction, est complexe : une exposition détaillée des thèses qui seront exposées dans le corps du développement présente le défaut de la lourdeur. Un résumé de ce qui va être dit condamne une copie à la redite, aux répétitions intempestives, lesquelles sont à bannir. Inversement, se dispenser de toute annonce de plan présente également un inconvénient, celui de faire reposer la clarté du propos uniquement sur ses qualités d’exposition. On encourt en outre le danger de vouloir ménager le suspense, ce qui n’est jamais une bonne stratégie dans une dissertation de philosophie. Nous choisirons donc une position médiane qui conservera la clarté sans la lourdeur en présentant les grandes lignes du développement sous la forme d’un questionnement au style indirect : « dans un premier temps, nous serons amenés à mettre en question … » on sait alors clairement de quoi il sera question sans connaître para avance le contenu de la partie. L’exposition du plan doit cependant rester fidèle à l’ordre de l’exposition, à l’enchaînement des problèmes qui sera suivi dans le développement.
Cinquième étape : Les références
Chaque année, des élèves ont l’impression d’être bloqué par un sujet car ‘ils ne possèdent aucune connaissance à son sujet. Si le sentiment de ce blocage est réel, il est totalement infondé. Un sujet sur la question de la liberté doit moins faire appel à des connaissances doctrinales (Spinoza, Descartes…) qu’à la capacité du candidat à en étudier les composantes (la notion de contrainte, de détermination, de projet…). Il faut se garder d’associer hâtivement des références aux notions exposées dans le développement afin de ne pas tomber dans le travers du bavardage thématique. Ce n’est qu’une fois la problématique trouvée et le plan établi qu’il importera de mobiliser des références.
Les exemples sont nécessaires dans une dissertation ; faute de quoi, la teneur abstraite de l’argumentation ne peut s’éprouver au contact de situations concrètes, ce qui a pour conséquence de réduire votre argumentation à un verbiage creux et coupé du réel.
Quant aux références aux auteurs, celles-ci ont pour devoir d’être précises, à savoir qu’elles doivent être situées chez un auteur. On ne mentionne pas vaguement, au détour d’une phrase la théorie des formes intelligibles, on la pose par rapport à un angle problématique (celui de la connaissance par réminiscence dans le Ménon de Platon, par exemple). Inversement, il est inutile de faire précéder la référence à un auteur par un topo historique. Le mieux est d’aller à l’essentiel et d’exposer ce qui constitue l’intérêt du texte mobilisé par votre argumentation.
Quant à la quantité des auteurs à citer dans une dissertation, le mieux de se concentrer sur la qualité des références, indépendamment de leur quantité. Un correcteur préfèrera toujours trois références précises et approfondie à une multitude d’allusions anecdotiques.
Il est également nécessaire de se méfier du ton descriptif que bon nombre de copies adoptent. Un exemple ne vaut que par la pensée qu’il induit ou celle que l’on peut en déduire. Il n’est jamais une simple illustration en philosophie, bien qu’il ne soit pas non plus une preuve. Une dissertation se doit d’être analytique et d’employer ses références dans un esprit de critique.
ý Il n’est jamais souhaitable que la dissertation prenne parti pour un auteur au détriment d’un autre. Il serait très malvenu qu’une dissertation sur la liberté célèbre la supériorité prétendue de la critique nietzschéenne du libre arbitre sur celle de Descartes, qui passerait pour un crédule et un naïf, acquis à de sottes idées périmées. Méfiez-vous de cette tentation de terminer sa copie en fanfare en faisant l’éloge d’un auteur qui vous séduirait par sa position philosophique. Il faut se garder de la tentation qui voudrait voir en un philosophe un sauveur plutôt qu’un questionneur.
Sixième étape : La rédaction de la dissertation
A/ L’introduction
L’introduction doit répondre à une double exigence : il s’agit d’introduire à la forme même de l’exercice (qu’est-ce qui justifie qu’on s’interroge sur ce sujet ? Pour quelles raisons il importe d’entamer une réflexion philosophique sur un sujet qui paraît de prime abord compréhensible, voir évident ?), ainsi qu’à son contenu (quels problèmes sera-t-on amené à traiter ? Comment ces problèmes s’ordonnent-ils ?). La justification du recours à la dissertation ne peut se faire que d’une manière : il faut mettre en évidence l’impossibilité de comprendre l’énoncé et ses conséquences en s’en tenant au sens commun, c’est-à-dire à un niveau de compréhension préconceptuel. C’est la raison pour laquelle on ne disserte pas sur la pluie et le beau temps, une simple observation suffirait à invalider ou confirmer qu’il pleuve ou non aujourd’hui. Dans les sujets de philosophie, au contraire, le sens commun se trouve aux prises avec des ambiguïtés indécidables, des flottements de sens que seule une remontée aux concepts et à la réflexion discursive permet de résoudre. La réflexion philosophique répond à un besoin de philosopher, besoin qui exprime les tensions sur lesquelles s’achoppent le sens commun.
Le premier travail à effectuer consistera dans la mise en évidence de la teneur problématique de l’énoncé : l’introduction de la dissertation a pour but de justifier le passage du sens commun à la réflexion philosophique. Dans cette perspective, le plus simple est de commencer par exposer la compréhension commune de l’énoncé afin d’en faire surgir les ambiguïtés. L’objectif : déstabiliser les certitudes trop hâtives de la compréhension non philosophique du sujet.
Nous avons déjà mentionné la question de l’annonce du plan. Nous prendrons seulement le soin de préciser qu’une introduction se doit d’être relativement brève afin de ne pas empiéter sur le corps du développement. Cependant, comme son rôle est des plus décisifs (nombre de correcteurs déterminent, à partir de l’introduction, si la copie mérite d’être lue ou non).
L’introduction est ce moment où l’on s’approprie une question, la grande erreur serait d’émietter le sens alors qu’il s’agit au contraire de le concentrer. La dispersion peut être due à de multiples questions qui, si rassurantes fussent-elles, se font au détriment de la problématisation. Il est inutile de multiplier les questions oratoires pour faire croire que l’on a compris les enjeux réels de la question posée.
B/ Le développement
Nous remarquerons, en guise de point de départ, que chaque partie devra être à peu près de même envergure. Par la suite, chaque section devra débuter par la mise en évidence du problème à traiter, laquelle sera suivie d’une synthèse permettant de bien saisir les avancées de l’argumentation.
Entre chaque partie, il est recommandé d’installer des transitions : celles-ci ont pour but de témoigner de la continuité de votre argumentation. En effet, les transitions permettent de justifier la poursuite de la réflexion par la mise en évidence de l’incomplétude de l’argumentation précédente, donc la nécessité de poursuivre plus avant l’argumentation. A la fin de chaque partie, la transition répond à la question de savoir pourquoi on ne peut en rester là, pourquoi la réflexion doit être poursuivie. La transition est la trace tangible de l’intelligibilité de la problématique.
Quoique nous ayons déjà parlé des références, il est important de préciser que les références doivent être subordonnées à la progression de l’argumentation. Il faut donc commencer par exposer le problème pour justifier le recours à des références philosophiques et/ou extra-philosophiques.
C/ La conclusion
La conclusion doit apporter de manière synthétique les réponses aux problèmes posés dans l’introduction, puis développés dans le plan. Inutile de s’attarder : une bonne dissertation doit comporter tous les éléments de réponse dans son développement, le tout étant de les rassembler afin de donner une réponse précise et unifiée correspondant à l’ordre de la problématique. Le but de la dissertation est de trancher la question posée, d’apporter une réponse argumentée et personnelle à une question donnée. Les correcteurs valoriseront les copies qui sauront aller à l’essentiel. Toute conclusion doit prendre parti, car elle n’est pas seulement un terme, ce vers quoi la démonstration tend, elle donne également son sens à ce qui précède. Si un sujet n’attend pas de réponse nette, il est requis de le préciser dans la conclusion : la conclusion nette sera alors l’absence de conclusion nette, fondée sur des arguments solides et justifiée par le plan de la dissertation.
Il est possible de lui adjoindre une ouverture, à la condition que celle-ci reste sobre. Il serait bien malavisé d’introduire de nouvelles considérations dans la conclusion ou de préciser qu’un enjeu considérable n’a pas été abordé dans le développement (comment se fait-il qu’il n’a pas été abordé ?). Une conclusion peut ouvrir sur une autre question, mais ne doit pas évoquer un aspect du problème que l’on aurait omis. Au reste, elle ne doit pas se borner à une simple répétition de ce qui a été dit. On recommandera de la rédiger à l’avance
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